Les deux visages de la mondialisation

Cher lecteur industriel,

Le monde a bien changé au cours des quarante dernières années.

Le monde passé était le monde du travail, de la croissance et du plein emploi.

Le monde moderne est celui de la déqualification, de la mondialisation et du chômage de masse.

Que s’est-il donc passé entre temps ?


Adam Smith avait déjà théorisé la mondialisation voilà 250 ans

Adam Smith a été le premier économiste à avoir émis l’idée de la mondialisation. Dès 1776, il pensa qu’avec des machines aussi puissantes et aussi productives que celles apportées par la maîtrise de la vapeur, il fallait spécialiser les usines sur des activités précises. En spécialisant également les ouvriers sur une tâche exclusive, Adam Smith démontra que l’on pouvait multiplier la productivité par un facteur 200. C’était l’annonce de la production de masse.

Smith alla même plus loin en recommandant à chaque pays d’ouvrir ses frontières en se spécialisant sur la production des quelques produits pour lesquels il était le plus compétitif. Chaque pays pourrait alors exporter sa spécialité, et importer d’autres pays, les produits pour lesquels il n’était pas compétitif mais dont il avait besoin. Smith pensait également qu’il n’était pas nécessaire de planifier les échanges. « La main invisible du marché » le ferait à notre place, car chaque acteur chercherait avant tout à maximiser son profit en fonction de ses propres compétences. Tout s’arrangeait donc tout seul.


Je te vends et je t’achète

La théorie d’Adam Smith a longtemps été valable, en particulier tant que les pays qui échangeaient entre eux partageaient plus ou moins les mêmes modèles sociaux. Les salaires des uns et des autres n’étaient pas très différents, mais l’un était meilleur dans le textile du fait de son accès aux matières premières et de son avance technologique sur les machines à tisser, alors que l’autre était meilleur dans les machines agricoles du fait de son marché intérieur et de ses compétences en mécanique. Le premier exportait son textile et importait ses machines agricoles alors que le second faisait l’inverse. Tout le monde y gagnait et tout le monde travaillait.


La Chine a changé les règles du jeu et l’Occident cru pouvoir en profiter

Mais l’arrivée de la Chine sur le marché mondial (1980) et son entrée à l’OMC (2001) ont changé les règles du jeu, non pas parce qu’elle exportait un produit déterminé pour en importer d’autres de manière plus ou moins équilibrée, mais parce que la Chine exportait tout du fait d’un modèle social différent et de salaires 26 fois inférieurs à ceux des autres pays avec qui elle échangeait. Il ne s’agissait plus de spécialisation comme le conseillait Adam Smith, mais de la création d’une machine infernale pour produire à la place de tout le monde. C’était le début de la création du grand déséquilibre qui allait modifier la vie de plusieurs milliards d’individus. Un événement jamais rencontré dans l’histoire de l’humanité.


La création de deux mondes….

Ainsi que l’explique Stephen Harper, Premier Ministre du Canada de 2006 à 2015, la mondialisation, a sorti un milliard de personnes de la pauvreté dans les pays émergeants, dont 700 millions en Chine. C’est le bon côté de la médaille.

Mais dans le même temps et par effet de vases communicants, un autre milliard de personnes des pays développés ont perdu leur emploi ou ont vu leur salaire bloqué afin de rester plus compétitifs par rapport aux importations menaçantes. Il fallait en effet de petits salaires pour faire face aux productions chinoises, alors que les bénéfices réalisés sur la vente des produits « made in China » ont été, eux sans limites.

Longtemps, les employés des pays développés, victimes de cette mondialisation, ont été ignorés, ou pire encore, ont reçu des indemnités de chômage. Années après années, après trois générations de la même famille au chômage, les victimes occidentales de la mondialisation ont fait connaitre leur désespérance. C’est ainsi que le « populisme » (mot péjoratif retenu pour désigner ceux qui pointent la rupture économique et sociale) est né dans différents pays : au UK avec le Brexit, aux USA avec Donald Trump, en France avec le Rassemblement National et une partie des Gilets Jaunes, au Brésil, en Italie, … etc.


… a entrainé la création de deux populations

Dans les pays touchés par la mondialisation, deux types de populations peuvent être distinguées. Certains économistes les ont appelées : « ceux qui qui veulent vivre quelque part » et « ceux qui peuvent vivre n’importe où ».

Ceux qui veulent vivre quelque part, sont les ouvriers d’usines, les employés de PME ou les commerçants des petites villes dont la vie peut être détruite par une délocalisation lointaine, par des importations, par des ventes via Internet ou par l’introduction de robots. Ceux-là ne peuvent pas transporter leur travail souvent manuel ou leur commerce à l’autre bout du monde. En outre, ils ont leurs vieux parents et leur vie sociale est là où ils habitent. Ils ont besoin d’une aide nationale créatrice d’emplois locaux.

Ceux qui peuvent vivre n’importe où, sont par exemple les cadres des banques, les consultants, les traders, les importateurs, les ingénieurs, ... Leur travail (souvent sur ordinateur) n’est impacté ni par les délocalisations d’usines, ni par les changements technologiques, ni par le haut niveau d’immigration. Ils peuvent vivre n’importe où et continuer à y faire le même travail. Ils traitent de « populistes » ceux qui ne pensent pas comme eux, et ils n’ont pas besoin d’aide nationale.

Quelle catégorie dirige le monde ?

Le plus souvent, ce sont « ceux qui peuvent vivre n’importe où », généralement mieux formés que les autres, qui dirigent les nations. Ils ne vivent pas eux-mêmes le problème de « ceux qui veulent vivre quelque part » et ne pensent donc pas naturellement à leur apporter des solutions d’emplois.


La courbe de l’éléphant

Deux économistes (Christoph Lakner et Branko Milanovic) ont matérialisé cette rupture par une courbe appelée « la courbe de l’éléphant ». La courbe indique l’évolution du niveau de vie de quatre catégories de populations dans le monde au cours des 20 dernières années.

L’augmentation de revenus de chacune de ces populations a ainsi été :

1-Pour les pays émergeants (hors Chine) : +10% de croissance des revenus en 20 ans.

Ils étaient pauvres et ne se sont pas enrichis.

Ceux-ci ne se rebellent pas. Ils étaient pauvres avant la mondialisation et restent pauvres après la mondialisation.

2-Pour la classe moyenne chinoise : +40% à +80% de croissance des revenus en 20 ans.

Ils étaient pauvres et se sont enrichis.

Ils applaudissent des deux mains le pouvoir politique qui les a non seulement sortis de la pauvreté mais les a en plus enrichis et continue de le faire.

3-Pour la classe moyenne américaine : +0% de croissance des revenus en 20 ans.

Ils étaient plutôt riches et n'ont pas progressé.

Cette catégorie a travaillé dur pendant des années, elle a cru au discours des Démocrates qui n’ont rien changé à sa situation et, en désespoir de cause, elle a finalement voté pour Donald Trump, le seul à parler leur langage.

4-Pour les très riches Américains : +70% de croissance des revenus en 20 ans.

Ils étaient déjà très riches et se sont encore plus fortement enrichis.

Ceux-ci aimeraient bien que ça dure. Ils ont voté Hilary Clinton et utilisent tous les moyens que leur apporte leur fortune pour taper sur Donald Trump.

Les élites doivent penser au problème des travailleurs marchands

Les pays occidentaux, Amérique en tête, sont désormais divisés. En France, la « fracture sociale » est devenue un « ravin social » et seuls ceux qui en subissent les conséquences (les fameux 28% de travailleurs marchands qui portent toute la France / voir la lettre du 5 Février) expriment leur désarroi et leur inquiétude. Les 72% autres (les élites au pouvoir, les fonctionnaires, les chômeurs indemnisés, les retraités, …qui ne sont affectés, au pire, que pour un petit pourcentage de leur pouvoir d’achat, mais en aucun cas par le risque de perdre leur emploi), ne comprennent pas pourquoi les travailleurs marchands demandent une nouvelle politique et un nouveau modèle économique pour leur pays.


Trois domaines doivent être profondément réformés

1-La politique industrielle en errance depuis 40 ans doit créer une multitude d’emplois dans les régions. Il faut former beaucoup plus de cadres et d’ouvriers à la technique et pour cela recréer un corps enseignant de taille dans tous ces domaines.

2-Le commerce international doit cesser de localiser chaque étape de la chaine de valeur là où les salaires sont les plus bas, même si c’est à l’autre bout de la Terre.

3-La politique migratoire (qui importe chaque jour de la main d’œuvre sans exigence et à bas coût) doit être remplacée par une politique de formation-qualification aux travaux manuels abandonnés par les travailleurs nationaux.

Ces politiques peuvent difficilement être mise en œuvre par nos élites et par la majorité des votants de la démocratie, dans la mesure où si peu d’entre eux font partie de la catégorie « des travailleurs marchands » qui « veulent vivre quelque part ».


Chers amis industriels, mobilisons-nous et réinventons notre économie.

Nous ne pouvons pas tous vivre des revenus sociaux. Nous devons tous disposer d’un travail productif ou sinon le créer pour nous même.

A mardi prochain, si vous le voulez bien, pour récapituler nos plans de réforme . On peut toujours rêver !

Jacques Leger

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