Chrétiens massacrés dans le monde.

La coïncidence du calendrier fait que ce 7 janvier 2020, correspond au 5ième anniversaire des attentats de Charlie Hebdo. Nous ne pouvons donc pas éviter de traiter la question des attentats à caractères religieux qui ensanglantent notre pays et le monde, depuis de nombreuses années. Car il s'agit bien d'attentats religieux, même si tous les médias unis dans un même mensonge, veulent nous faire croire qu'il s'agit uniquement d'actes localisés de malades mentaux, sans rapport avec le fait religieux.

Pour traiter du sujet, je vous propose l'article de Pierre Vermeren, historien, agrégé et docteur en histoire universitaire, publié dans le Figaro du 4 janvier 2020, c'est à dire il y a 3 jours.


Les tueries de chrétiens dans le monde

  • Les tueries de chrétiens, en tant que chrétiens, dans divers pays du monde sont devenues au XXIe siècle une discrète information de la rubrique internationale des médias qu’expliqueraient toujours des facteurs politiques locaux.

  • En décembre 2019 ont été massacrés des villageois chrétiens dans le nord du Nigéria (dont Bernard Henri Levy s’est ému dans Paris-Match le 25 décembre). Ils ont été égorgés, comme à l’abattoir, onze d’entre eux, à genoux avec diffusion en ligne de l’enregistrement de la tuerie dès le 26 décembre par l’agence de presse de l’État islamique.

  • Cette vidéo renvoie à l’égorgement collectif de 21 travailleurs coptes égyptiens en Libye sur une plage près de Syrte, le 15 février 2015, dont la diffusion avait déjà été assurée par Daech.

  • On ne saurait réduire ces persécutions à l’État islamique né en Irak. Au Nigéria préexistait la nébuleuse Boko-Haram (slogan simpliste qui signifie « livres péchés » (Boko = livre et = Haram = péchés mortels), à l’exception du Coran. Outre qu’elle est responsable de la fermeture de milliers d’écoles, cette mouvance a tué près de 20 000 chrétiens civils au cours de la décennie, sur les 36 000 victimes dénombrées au total, poussant 2 millions de personnes à fuir ce nettoyage ethno-confessionnel en gagnant le sud de chrétien du Nigéria.

  • On se rappelle l’enlèvement de 276 lycéennes, à 90 % chrétiennes, de Chibok en avril 2014, afin de les empêcher de se rendre à l’école et pour les mariés et les convertir tout à la fois. Il n’est plus de grandes fêtes chrétiennes dans le monde sans un massacre dans une église d’Afrique ou d’Asie : en 2010, veille de Toussaint, à la cathédrale syriaque de Bagdad (60 morts), au Nigéria (44 morts), puis à nouveau dans ce pays à Pâques en 2012 (41 morts), en 2016 pour Noël au Caire (29 morts) et en avril 2017 aux Rameaux dans des églises égyptiennes de Tanta et d’Alexandrie (45 morts), à Pâques 2016, dans une église de Lahore au Pakistan (75 morts), à Pâques 2019 au Sri Lanka, dans 3 églises et hôtels de luxe (150 morts). La liste est longue de ces crimes aux nombreux visages, à l’instar des 47 églises brûlées (vide d’occupants), à Niamey en janvier 2015, au Niger, un proche allié de la France, après la tuerie de Charlie hebdo.

  • Quelques milliers de chrétiens sont tués annuellement avec une intensité variable, allant de 1200 tués en 2017 à 7100 tués en 2016. L’année 2019 se situe à un point haut, avec 4305 morts (selon les chiffres établis par l’ONG Porte ouvertes). La persécution selon diverses modalités, menace 245 millions de chrétiens minoritaires (soit 1 chrétien sur 9 dans le monde) situé dans une quarantaine de pays, même si les massacres sont contenus pour l’heure à une dizaine d’entre eux.

  • Les crimes de masse sont presque toujours le fait de fondamentalisme islamiste, doté de moyens idéologiques, financiers et d’armement que tous les fils relient au Moyen-Orient. Ils se situent surtout en Afrique, dans la grande bande sahélienne qui va de la Corne à l’Atlantique. Ces dernières années, 90 % des assassinats ont eu lieu au Nigéria, la première puissance économique et démographique de l’Afrique, dont la population se partage entre chrétiens et musulmans.

Pourquoi la France n’en parle-t-elle pas ?

  • Il s’agit là de faits, de sinistres faits. La question qui nous est posée est de savoir pourquoi, au pays des droits de l’homme, de la lutte contre la peine de mort et de l’indignation permanente, ces attaques récurrentes sont médiatisées « mezzo voce », non reliées les unes aux autres, et à de rares exceptions, non commentés. Émettons quelques hypothèses pour expliquer ce nouveau déni de réalité.

  • La première hypothèse est que les deux guerres mondiales ont moralement brisé les Européens de l’Ouest. Nous estimons collectivement que notre guerre civile européenne, qui s’est matérialisé dans les deux conflits mondiaux et l’invention du totalitarisme, a conçu et mis en œuvre le « mal suprême », du goulag soviétique à l' Auschwitz nazi. Cette pensée est devenue, de manière inconsciente et paradoxale, un moyen de continuer à dominer l’histoire du monde. Rien de ce qui est inhumain n’est supérieur à ce que l’Europe a réalisé. Cet ultime orgueil de l’Occident, car il est illusoire de penser que l’Asie orientale ne l’a pas égalé en crimes de masse, peine toutefois à masquer les effets délétères de ce système de pensée sur nos défenses immunitaires et nos capacités d’indignation.

  • Pour surmonter notre traumatisme, nous nous sommes lancés dans la construction européenne, le projet kantien de paix perpétuelle entre les nations, réduit au demi-continent ouest-européen. Cette construction marchande et juridique a décidé d’abolir « le mal » en le rendant caduc : telle est la mission de « l’État de droit » dont le juge européen s’est arrogé le respect. Mais cela a considérablement affaibli nos capacités individuelles et collectives de jugement. Il nous est devenu presque impossible, non seulement de nommer « le mal » des autres mais presque de le penser. Dépourvus de cette catégorie religieuse et morale (ayant répudié au passage la religion et la morale) nous peinons plus encore à concevoir « le mal » quand il vient de l’Autre, c’est-à-dire du non-occidental.

  • En contrepartie, nous avons désormais un haut degré de tolérance à la violence et au « mal » même en Europe. On se targue de vivre dans des sociétés moins violentes que par le passé. Mais sauf à vivre dans des milieux extrêmement isolés, tous ont observé qu’un processus d’ensauvagement de nos sociétés s’est remis en marche depuis le dernier tiers du XXe siècle : Kubrick et tant d’autres créateurs l’ont révélé.

  • Les assassinats en nombre d’enfants et d’adolescents ne se déroulent pas qu’aux États-Unis, mais aussi à Toulouse, en Norvège ou à Manchester. Par ailleurs, au Royaume-Uni, la justice nous apprend que plus de 18 000 petites filles et adolescentes ont été les objets de gangs de prédateurs sexuels depuis près de deux décennies, dans l’indifférence générale. Alors pourquoi s’offusquer de ce qui se déroule loin de chez nous ?

  • Seconde hypothèse relie notre relative indifférence à ces assassinats de chrétiens du Sud à l’anti christianisme (on dira de nos jours la christianophobie) résiliant des Français, qui trouve là une nouvelle manière de s’exprimer. Ayant intégré le souvenir d’histoires qui ne sont pas les nôtres (c’est par exemple en Espagne que l’inquisition a travaillé des siècles durant, et ce sont les hispaniques qui ont converti de force au christianisme des peuples colonisés), nous nous en prévalant pour justifier, a posteriori, la présumée vengeance des Jihadistes. Or s’ils disent tuer des chrétiens au nom de leur supposée alliance avec l’Occident, cette grosse ficelle vise en réalité à faire excuser leur nettoyage ethnique, dont les vrais fins sont confessionnels et économiques. Ainsi au Sahel en est-il de la guerre pour des ressources économiques raréfiées face à l’explosion démographique.

Ce n’est pas en facilitant la désertion de ses meilleurs éléments que nous aidons l’Afrique.

  • Comme nous peinons à reconnaître « le mal » et la violence, ces catégories sont plus indicibles encore dès lors qu’elles sont pratiquées dans le sud. Lors de la grande crise migratoire de 2015-2017, des témoignages ont attesté que des migrants ont jeté des dizaines de femmes à la mer pour alléger leurs barques surchargées. Ces faits rapportés par des survivants n’ont jamais donné lieu à des poursuites : il nous est en effet impossible de penser (Rousseauisme oblige) que du « bien » (le migrant en l’occurrence) puisse naître le « mal ».

  • Nous avons par ailleurs une vision si ensauvagée de l’Afrique (tenace héritage colonial) que nous accueillons les migrants comme des rescapés s’échappant d’un cauchemar. Nous présumons que la vie en Afrique est un enfer qu’il est légitime de fuir à tout prix. Bien des Africains qui vivent normalement se rient de ce misérabilisme. Aussi, ces massacres de masse, de chrétiens ou d’autres, alimentent nos représentations : l’idée de « l’Afrique enfer » s’auto réalise.

  • En définitive, notre incapacité collective à regarder ces crimes de masse pour ce qu’ils sont, des actes de guerres criminelles souvent financés et perpétrés par des intérêts parfaitement identifiables, attestent d’un indécrottable provincialisme en situation de mondialisation, d’un rejet viscéral de notre histoire, doublé d’un sérieux manque de courage et de lucidité.

Pierre Vermeren

Agrégé et docteur en histoire universitaire

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